Jackson Doughart
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Plein feu sur la laïcité québécoise

L'Écho de Langue, 18 June 2011


La Révolution tranquille pendant les années 1960 a amené plein de changements dans la société québécoise. Ces changements ont beaucoup influencé l’attitude des citoyens envers les femmes, le rôle de l’état dans la vie domestique et plus tard, la relation entre le peuple québécois et les canadiens anglophones. Cependant, le changement le plus important fut l’arrivée de la laïcité — un processus dans lequel l’état se sépare de l’établissement clérical dans plusieurs domaines, dont l’éducation, les services de santé, le bien-être social et surtout la politique sociale, où les doctrines de l’église sont remplacées par un code collectif d’éthique qui est établi par le processus démocratique.

Techniquement, le Canada et le Québec opèrent laïquement, car les lois ne sont pas en accord avec les textes religieux, mais c’est une interprétation minimaliste de la laïcité qui ne fait aucune différence entre les différents types de laïcité dans le monde occidental. Même entre le Canada et le Québec, il existe des différences philosophiques et pratiques pour la laïcité. Dans cet essai, j’examine ces différences et suggère que, bien que la Révolution tranquille se soit passée il y a six décennies, le Québec continue à s’habituer à son propre processus de laïcisation et décléricalisation.

Les différences entre les types de laïcité qui gouvernent les relations entre l’église et l’état au Canada anglais et au Québec font partie des différences philosophiques entre la laïcité d’origine française et le « sécularisme », d’origine américaine. Des pays importants dans le monde occidental, seulement les États-Unis et la France ont légalisé une séparation officielle. Le premier amendement de la constitution américaine garantit que le gouvernement ne peut pas passer une loi qui respecte une institution liée à la religion. Cet amendement garantit aussi la liberté religieuse et la liberté d’expression. C’est une loi dont les racines restent avec le Statut virginien de la liberté religieuse, écrit par Thomas Jefferson. En France, cette séparation, dont les origines remontent à la Révolution française, fut légalisée officiellement en 1905. Cette action faisait partie de la lutte cléricale/anticléricale en France.

Bien que ces deux lois limitent le pouvoir des institutions religieuses, leurs esprits sont tellement différents que cela fait que l’application de la laïcité anglophone et celle francophone sont tout aussi uniques. J’utilise ces termes-ci, parce que l’application de la laïcité au Canada anglais correspond plutôt avec celle américaine (avec quelques exceptions) et la laïcité au Québec correspond plutôt avec l’esprit de celle française.

En particulier, la laïcité francophone est plus agressive et est un système dans lequel l’état joue un rôle central dans le processus de décléricalisation. En même temps, le « sécularisme » au Canada anglais est une sorte de neutralité par l’état vis-àvis la religion. En effet, la société civile canadienne dépend plus de la religion pour deux raisons. Premièrement, il n’y a eu aucune révolution au Canada qui a changé rapidement l’attitude du gouvernement envers la religion. Alors, cette évolution est plus lente et aujourd’hui, la religion reste une partie importante de la culture pour les Canadiens en général. C’est vrai en particulier au Canada occidental.

De plus, il y a des distinctions légales qui font partie de cette discussion. Par exemple, le préambule de la Charte canadienne des droits et libertés dit que « le Canada est fondé sur les principes qui reconnaissent la suprématie de Dieu et la primatie du droit ». Au Québec, le premier ministre Jean Charest a réaffirmé les valeurs fondamentales de la province à l’Assemblée nationale le 7 février 2007 : la primatie de la langue française, l’égalité entre les femmes et les hommes et la séparation de l’état et l’église.

Cependant, un autre facteur a influencé ces différences. Le climat de liberté de religion en Amérique du Nord fut fondé essentiellement par les protestants qui échappaient à la persécution en Europe. Le pouvoir dans cette terre d’immigration fut partagé entre les groupes religieux. Peut-être est-ce la raison pour laquelle la version anglophone de la laïcité est plus neutre en nature. En France, la laïcité est arrivée à cause d’une lutte entre les forces qui appuyaient le pouvoir clérical et celles qui s’y opposaient. Les forces anticléricales ont essentiellement gagné et le résultat fut une laïcité plus forte, bien que beaucoup de citoyens soient restés catholiques. Il faut également se souvenir des liens cassés entre les Québécois et les Français à cause de la religion pendant une longue période de temps, jusqu’à l’époque de l’après 1960, où le Québec a retrouvé ses liens linguistiques avec la France.

Aujourd’hui, la politique quotidienne vis-à-vis la religion est tellement différente entre le Québec et le Canada anglais. Le parti conservateur représente une majorité de protestants et le parti libéral, avant sa défaite pendant les dernières législatives, représentait la majorité des catholiques et des juifs. Au Québec, les liens entre la religion et les partis sont moins importantes, en ce sens que les différences les plus importantes entre les partis sont leurs idées à propos du nationalisme québécois et des relations entre le gouvernement fédéral à Ottawa et celui provincial à Québec.

Même si on peut définitivement démontrer que la laïcité du Québec est plus forte qu’au Canada, il existe quelques exemples de conflits pour le Québec, qui s’habitue à son processus de décléricalisation.

Le premier conflit est en lien avec les affaires scolaires. En juin 2010, le juge Gérard Dugré a décidé qu’une école catholique privée ne devait pas enseigner aux enfants des autres religions. C’était contraire à une directive du gouvernement québécois dans laquelle chaque école devait inclure un cours comparatif à propos de la religion et l’éthique. Dugré a justifié sa décision en citant « la reconnaissance de la suprématie de Dieu » dans la constitution canadienne. Le cas des parents qui veulent exempter leurs enfants de ce genre de cours arrivera à la Cour suprême du Canada bientôt.

Le second cas concerne les garderies qui sont subventionnées par le gouvernement du Québec. En décembre 2010, la ministre de la famille Yolande James a annoncé que toutes les garderies qui recevaient des subventions devaient enlever les citations à la religion dans leurs programmes sous peine de perdre leur financement public. Les communautés juives et musulmanes se sont particulièrement opposées à la directive parce qu’elles sentaient que le but du projet était d’entraver l’apprentissage des enfants face à la religion de leurs parents.

Le troisième cas se passe au Saguenay, où le maire Jean Trembley refuse d’arrêter la politique de la récitation d’une prière avant les assemblées publiques, malgré un mouvement laïque dont le but est d’annuler cette politique. Ceux qui s’opposent à la prière croient qu’une société laïque ne devrait pas s’occuper des traditions religieuses pendant les assemblées publiques. Le maire Trembley insiste que c’est son droit de continuer la politique en accord avec sa foi.

En conclusion, l’histoire de la laïcité au Québec est influencée par plusieurs facteurs et il existe plein de différences entre l’application et la théorie de la laïcité au Canada anglais et au Québec, qui continue à faire évoluer les relations entre son gouvernement et ses établissements religieux.





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Jackson Doughart jdoughart (at) gmail (dot) com