Jackson Doughart
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Niqab : La décision de Kenney est une victoire pour la laïcité

Libre Penseurs Athées, 26 January 2012


This article was also published in English.

Co-écrit avec David Rand.


Jason Kenney, ministre de la Citoyenneté et de l’Immigration, a récemment émis une directive qui exige que toute participante et tout participant à la cérémonie d’assermentation à la citoyenneté canadienne se découvre le visage[1]. Cette mesure obligera les musulmanes portant le niqab d’enlever cette couverture.

« Nous ne pouvons pas tolérer deux classes de citoyens. [...] Ceci n’est pas une simple mesure pratique et technique. C’est une question de pur principe qui se situe au cœur de notre identité et de nos valeurs en matière d’ouverture et d’égalité. »

Nous sommes d’accord avec la décision du ministre Kenney. Le niqab ainsi que le burqa, ce vêtement couvrant tout le corps et porté en public par certaines musulmanes, sont des symboles inhumains de l’oppression des femmes, et leur port pendant une cérémonie officielle est un affront au principe fondamental de l’égalité des sexes. D’ailleurs, comment pourrait-on justifier le fait de masquer son identité durant une déclaration solennelle d’une si grande importance ?

Mais Andrew Potter, rédacteur au Citizen d’Ottawa, s’oppose à cette nouvelle directive. Dans le journal du 22 décembre, il signe un texte intitulé « Canada has never had shared values » (« Les valeurs communes canadiennes n’ont jamais existé »)[2] dans lequel il explique que, en tant que démocratie libérale qui respecte les dissensions non résolubles sur la façon de vivre sa vie, les institutions politiques du Canada ne reconnaissent aucune valeur commune. De plus, Potter déclare que la notion même d’une culture commune ou d’un ensemble de valeurs partagées n’existerait que dans les esprits de xénophobes et de politiciens en campagne électorale !

Selon Potter, nos institutions politiques doivent rester neutres face aux questions de valeurs, et que cette neutralité serait le fondement de nos libertés d’expression, de religion et d’association. Il ajoute que c’est aussi cette neutralité qui a amené le jeune Pierre Trudeau à déclarer que « l’État n’a rien à faire dans les chambres à coucher de la nation » et qui a inévitablement mené à la reconnaissance du mariage gai.

La position de Potter peut, au premier abord, ressembler à une attitude de tolérance face aux immigrants de diverses origines culturelles, mais le multiculturalisme politique qu’il soutient est essentiellement rétrograde et, surtout, antilaïque. Au lieu de véhiculer la tolérance et le progrès social, le multiculturalisme peut être instrumentalisé dans le but de légitimer des pratiques réactionnaires et archaïques qui n’ont pas leur place au Canada.

Loin d’être relativistes, la culture et les institutions politiques du Canada s’inspirent d’un ensemble de valeurs démocratiques qui sont en pleine évolution et que nous partageons avec plusieurs autres pays. On a l’habitude de les considérer « occidentales » parce que leurs racines se trouvent dans l’histoire des pays de l’Occident, surtout l’époque des Lumières, mais elles sont au fait des principes universels démocratiques dont l’adoption constituerait un progrès certain pour toute société. Notre conception de la liberté individuelle s’est développée en étroite liaison avec la réalisation de l’héritage des Lumières. Elle est essentielle au progrès social de notre culture et constitue un principe directeur de notre discours public, sans quoi nous serions sans boussole.

Une des valeurs des Lumières qui est parfaitement incomprise par M. Potter – à moins qu’il ne l’ignore intentionnellement – est la laïcité, le principe de protéger l’État de toute ingérence par les institutions et traditions religieuses. La pratique de la laïcité au Canada s’inspire, en partie de la séparation entre religions et État telle que formulée dans le premier amendement de la constitution américaine, en partie de la plus rigoureuse tradition française de laïcité telle qu’énoncée dans sa loi de 1905 qui établit des barrières explicites entre les religions et les institutions de l’État.

Malheureusement, la constitution canadienne, à l’opposé de l’américaine, ne stipule pas de formelle séparation entre religions et États. Toutefois, la laïcité demeure un principe fondamental de la démocratie moderne car elle protège à la fois la liberté de religion, explicitée dans la constitution, ainsi que son corollaire implicite, le droit d’être libre de religion. Notre compréhension de la distance nécessaire à garder entre État et religion serait un concept possiblement inconnu de plusieurs immigrants, surtout ceux et celles provenant de pays où les autorités politiques et religieuses seraient grandement confondues. Par contre, d’autres immigrants ont choisi le Canada justement parce qu’ils préfèrent vivre dans une société plus laïque et verraient d’un bon œil toute mesure dont l’effet serait d’étayer la laïcité.

Le cas du niqab nous fournit une excellente illustration de l’affaiblissement de la laïcité par le biais de l’accommodement multiculturaliste. Il est éminemment raisonnable d’exiger que les nouveaux citoyens et nouvelles citoyennes se montrent le visage durant l’assermentation. Si plusieurs personnes peuvent vouloir garder la face couverte pour divers motifs, cette exigence s’appliquent à tout le monde, de façon égalitaire, sans égard aux croyances. Les partisans du multiculturalisme ne cherchent pas à retirer cette exigence générale ; au contraire ils voudraient faire y insérer une exception et ce, à la faveur d’un groupe particulier ayant des croyances particulières. Cette stratégie a le double défaut de bafouer le principe d’équité tout en faisant une entrave à la laïcité.

La liberté de religion de l’un n’inclut pas le privilège d’enfreindre la liberté de l’autre en obligeant cet autre de s’adapter à des croyances religieuses qu’il peut ne pas partager. Obliger les institutions publiques à accommoder des pratiques religieuses spéciales est injuste pour tous ceux et toutes celles qui n’adhèrent pas à cette pratique. Ainsi, le soi-disant accommodement « raisonnable », qui est invariablement une façon plus ou moins honnête de dire accommodement religieux, n’est jamais acceptable. Il est très important de souligner que le refus des accommodements religieux ne menace aucunement la liberté de pratiquer sa religion, ni en privé, ni dans l’espace public en dehors des institutions d’État.

Mais Andrew Potter est tellement séduit par le multiculturalisme qu’il peut décrire en approuvant, ou du moins sans critiquer, le port de couvre-visages durant les cérémonies d’assermentation; l’imposition d’une exception religieuse pour les Sikhs dans la GRC; et l’assourdissement intentionnel pour des motifs religieux, dans une maternelle, d’un enfant de parents musulmans[3].

Chacun de ces trois exemples constitue une sérieuse entorse à la laïcité. Mais le troisième est une entrave à l’éducation de l’enfant, dont la société est partenaire. Ce n’est pas parce qu’une jeune fille aurait la mauvaise chance d’avoir des parents adhérant à une religion qui interdit la musique que cette enfant devrait être privée de musique à la maternelle. Si la liberté de conscience a un sens, elle doit comprendre le droit de l’enfant de ne pas être marquée ou handicapée par la religion de ses parents, son droit de se faire traiter équitablement comme les autres enfants, jusqu’à ce qu’elle arrive à un âge suffisamment mature pour décider d’elle-même de ses appartenances. Des expressions comme « fillette musulmane » ou « enfant chrétien » devraient être purgées de notre vocabulaire.

De plus, l’exemple que donne Potter du mariage entre partenaires du même sexe ne confirme en rien sa thèse que les Canadiens seraient sans valeurs communes. Si le mariage gai avait été accepté au Canada à cause d’un vide de valeurs, comme le suggère Potter, il s’ensuivrait que tout respect populaire des droits des gais serait extrêmement superficiel et vulnérable. Si on met sur un pied d’égalité les droits des homosexuels et la permission de handicaper volontairement son enfant au nom de la religion, alors ces droits seraient sérieusement dévalorisés. Si les gais et leurs alliés ont lutté fort et longtemps pour le droit au mariage, ce n’était pas parce qu’il trouvait ce droit sans valeur, mais au contraire parce qu’il ont compris la valeur du mariage dans notre société et voulaient pouvoir y participer.

En conclusion, un État qui adopte la neutralité face aux diverses croyances religieuses de ses citoyens et citoyennes n’est pas xénophobe. La xénophobie, c’est un préjudice contre un groupe parce qu’ils proviennent d’autres pays. Nous ne préjugeons pas, nous jugeons. Il y a tout simplement des pratiques qui sont incompatibles avec nos valeurs démocratiques les plus chères, la plus importante de celles-ci étant la nette séparation entre la religion et l’État. Qu’il en soit conscient ou non, le ministre Jason Kenney, en émettant cette sage directive, vient de faire avancer la cause de la laïcité au Canada.

Références

« Citoyenneté : le port du niqab interdit lors des assermentations »,
Radio-Canada, 12 décembre 2011.
« Canada has never had shared values »,
Andrew Potter, Ottawa Citizen, 22 décembre 2011.
« Une fillette musulmane à l’abri de la musique à la maternelle – Un accommodement tolérable, selon Line Beauchamp »,
Le Devoir, Lisa-Marie Gervais, 20 décembre 2011.





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